Ces rues d’Avignon dont les noms racontent encore l’histoire

Nous les empruntons tous les jours sans vraiment les regarder. Nous savons où elles commencent, où elles finissent, nous connaissons leurs commerces, leurs cafés, leurs embouteillages ou leurs trottoirs parfois un peu trop étroits. Mais savons-nous vraiment pourquoi elles s’appellent ainsi ?

 

Pourquoi la Carreterie s’appelle-t-elle la Carreterie ? Pourquoi trouve-t-on une rue des Teinturiers à Avignon ? Et que viennent faire des « infirmières » dans une petite rue de l’intra-muros ?

À La Gazette d’Avignon, nous avons décidé de vous emmener régulièrement à travers l’histoire de notre belle ville, en partant de quelque chose que nous avons tous sous les yeux : le nom de nos rues.

Car ces noms ne sont pas arrivés là par hasard. Certains évoquent un métier qui faisait vivre tout un quartier, d’autres une famille importante, une église, une ancienne enseigne, un événement dramatique ou une transformation profonde de la ville. Et parfois, derrière quelques mots gravés sur une plaque, se cache une histoire vieille de plusieurs siècles.

Pour cette première promenade, nous avons choisi quelques rues que nous connaissons tous. Mais que nous ne connaissons peut-être pas vraiment.

La rue des Teinturiers : quand l’eau faisait tourner la ville

Commençons par l’une des plus célèbres : la rue des Teinturiers.

Aujourd’hui, on y vient pour ses platanes, ses terrasses, son canal et ses fameuses roues à aubes. Mais le nom de la rue raconte directement son ancienne activité.

Au XVe siècle, la rue portait encore le nom de rue du Cheval Blanc, du nom d’une ancienne hôtellerie. Elle prit ensuite celui de rue des Roues, en référence aux nombreuses roues hydrauliques installées sur le canal. La Ville d’Avignon rappelle qu’il y en eut jusqu’à 23 en fonctionnement autrefois. Puis l’activité textile se développa et les teinturiers finirent par donner leur nom à la rue. (Mairie d'Avignon - Site officiel)

Ce qui est fascinant, c’est que le canal n’était donc pas là pour faire joli.

L’eau fournissait une véritable force motrice aux activités installées dans le quartier. La laine, la soie, le coton et les fameuses indiennes d’Avignon y furent travaillés. Dès 1477, les teinturiers demandèrent même au Conseil de Ville de modifier l’alimentation en eau afin de bénéficier d’une eau plus pure, celle provenant de la Fontaine de Vaucluse étant réputée donner davantage d’éclat aux couleurs des tissus. (Wikipedia)

Lorsque nous nous promenons aujourd’hui dans cette rue devenue l’une des plus pittoresques d’Avignon, nous marchons donc dans ce qui fut autrefois un véritable quartier industriel.

Le décor a changé. Le métier a disparu. Mais les roues, elles, sont encore là pour nous rappeler ce passé.

La Carreterie : la rue des charretiers… et du cuir

Continuons vers la Carreterie.

Son nom pourrait sembler mystérieux aujourd’hui. Il ne l’était pas pour les Avignonnais du Moyen Âge.

Les documents anciens la désignent notamment au XIVe siècle sous le nom de « carreiria Cadrigerariorum », que l’on peut traduire par « rue des Charretiers ». Mais l’histoire du nom ne s’arrête pas là.

La Carreterie était également le quartier où s’étaient installés des corroyeurs, ces artisans qui travaillaient les peaux et le cuir. Un acte de 1371, cité dans le dictionnaire historique des rues d’Avignon, parle de Coirateria ou Curateria. Cette même année, le marché aux cuirs, auparavant installé dans le secteur de la rue des Fourbisseurs et autour de Notre-Dame-la-Principale, fut transféré dans la Carreterie et sur la place des Carmes. (Avignon Guide Historique)

La rue était donc à la fois celle des charretiers et un lieu important du commerce et du travail du cuir.

Et ce n’était pas une petite rue secondaire.

La Carreterie constituait l’un des grands axes d’entrée dans la cité. Elle reliait le secteur du portail Matheron à la porte Saint-Lazare et fut longtemps l’un des principaux passages pour ceux qui arrivaient à Avignon depuis le Comtat Venaissin ou la rive orientale du Rhône. Elle était même un passage privilégié lors des entrées solennelles et des cortèges officiels. (Wikipedia)

Il reste d’ailleurs un autre souvenir spectaculaire de cette époque : la Belle Croix de la Carreterie, une croix couverte installée à un carrefour de la rue. Avignon en compta plusieurs, mais celle-ci était considérée comme l’une des plus belles. Elle disparut finalement en 1792.

Autrement dit, sous le nom banal de Carreterie se cachent les charretiers, les métiers du cuir, un important marché et l’une des grandes portes d’entrée de la ville.

La rue des Infirmières : le souvenir d’une ville frappée par la peste

Et puis il y a un nom qui interpelle immédiatement : la rue des Infirmières.

Pourquoi des infirmières ?

Cette fois, l’explication est particulièrement saisissante.

Selon le Guide historique du nom des rues d’Avignon, cette voie, située autrefois à l’extérieur de l’ancienne enceinte, doit son nom au fait que des infirmières y furent installées pendant la contagion qui ravagea Avignon en 1348. (Avignon Guide Historique)

Nous sommes alors en pleine épidémie de peste noire.

Avignon est particulièrement exposée : ville pontificale, ville de passage, elle accueille une population importante et de nombreux voyageurs. La maladie frappe durement la cité.

Et plusieurs siècles plus tard, le nom de cette petite rue continue de conserver la mémoire de cet épisode dramatique.

Ce qui est également intéressant, c’est que la rue n’a pas seulement été associée à cet épisode. Le même document historique nous apprend qu’une maison située dans la rue fut habitée, dans la seconde moitié du XIVe siècle, par Diane de Mendosa, présentée comme la maîtresse du roi René. Plus tard, le secteur accueillit également une chapelle de la confrérie des Pénitents Bleus, érigée en 1547. (Avignon Guide Historique)

Une petite rue, plusieurs siècles d’histoire.

La rue Cabassole : le nom d’une grande famille avignonnaise

À proximité se trouve une autre rue dont le nom nous vient cette fois non pas d’un métier, mais d'une famille : la rue Cabassole.

Elle doit son nom à une famille importante du Comtat.

Jean de Cabassole était chevalier, professeur de droit civil, grand juge des comtés de Provence et de Forcalquier et conseiller de la haute cour des Maîtres des Comptes. La famille occupa ensuite plusieurs fonctions importantes dans la vie municipale d’Avignon. Philippe de Cabassole fut notamment plusieurs fois premier syndic de la ville, tout comme d’autres membres de la famille au siècle suivant. (Avignon Guide Historique)

Le nom de la rue rappelle donc une famille qui participa directement à la vie politique et administrative de la cité.

Et l'histoire est encore plus intéressante lorsqu'on sait que la rue fut percée à travers des terres relevant des droits féodaux associés à cette famille. Le nom n’est donc pas seulement un hommage tardif : il est lié à la présence même des Cabassole dans ce secteur.

La rue des Fourbisseurs : ici, on fabriquait et vendait des armes

Autre nom qui ne laisse guère de place au hasard : la rue des Fourbisseurs.

Le fourbisseur était l’artisan qui fabriquait, montait, entretenait ou décorait les armes blanches et leurs équipements.

Mais la rue n’a pas toujours porté ce seul nom. Au XIXe siècle encore, différentes parties de la voie avaient conservé plusieurs appellations anciennes : rue des Pelisseries, rue des Coffres, rue du Sauvage…

Ces noms correspondaient aux marchandises ou aux activités qui s’y concentraient. La rue des Pelisseries était notamment associée aux pelletiers et aux fourreurs. Quant aux Fourbisseurs, ils rappellent directement les artisans spécialisés dans les armes. (Avignon Guide Historique)

Et l’histoire rejoint ici celle de la Carreterie : le marché aux cuirs qui se tenait autrefois dans ce secteur fut déplacé en 1371 vers la Carreterie et la place des Carmes, avant de s’installer plus tard du côté de la Bonneterie. (Avignon Guide Historique)

On comprend alors mieux quelque chose d'essentiel dans l'organisation de l'Avignon ancienne : les rues étaient souvent spécialisées par métiers.

La ville ressemblait presque à un immense centre commercial à ciel ouvert, où chaque activité avait son quartier.

Sur les pas des amours de petrarque au coeur d avignon

La rue de la Bonneterie : des cuirs, des verriers et finalement des tricots

La Bonneterie est un autre formidable exemple de cette organisation.

Son nom actuel semble évident : on y fabriquait ou vendait de la bonneterie. Mais l'histoire de la rue est beaucoup plus complexe.

Le nom de Bonneterie regroupe en réalité plusieurs anciennes rues. Une partie s’appelait autrefois rue Sauvage, du nom d’une enseigne d’auberge. Une autre portait le nom de rue Saint-Genêt, en référence à l’église paroissiale qui s’y trouvait.

Plus loin, on trouvait la rue du Marché des Cuirs, autrefois appelée rue de la Pelleterie ou de la Pelisserie, parce que les pelletiers et les fourreurs y étaient installés. Et une autre partie était connue comme la rue de la Verrerie, parce que les marchands de verre y avaient leurs boutiques. (Avignon Guide Historique)

Autrement dit, la rue que nous appelons aujourd’hui Bonneterie est en quelque sorte un résumé de plusieurs rues et plusieurs métiers.

Et l’histoire nous réserve même un petit clin d’œil : le premier métier à tricoter installé à Avignon aurait fonctionné dans une maison située au-dessus de l’égout de Cambaud. Le bâtiment abritait encore un atelier de fabrication de bas au XIXe siècle. (Avignon Guide Historique)

La rue Guillaume-Puy : un maire à la place de plusieurs anciennes rues

Avec la rue Guillaume-Puy, nous changeons complètement d’époque.

Cette fois, le nom ne vient ni d’un métier ni d’un bâtiment ancien. Il rend hommage à Guillaume Puy, maire d’Avignon de 1795 à 1815 puis à nouveau en 1819-1820, considéré dans l’histoire locale comme une figure importante de la ville.

La rue elle-même est relativement récente. Elle est issue d'une vaste percée réalisée à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Elle remplaça plusieurs anciennes voies, parmi lesquelles la rue des Clés, la rue du Puit et la rue des Barraillers. Les travaux s’étalèrent sur environ vingt ans et impliquèrent quatre municipalités. (Avignon Guide Historique)

En 1891, l’ensemble de la nouvelle artère prit définitivement le nom de rue Guillaume-Puy.

La prochaine fois que vous passerez devant son buste, place Guillaume-Puy, vous saurez donc qu’il ne s’agit pas simplement du nom d’un personnage choisi pour baptiser une rue : son nom est arrivé au moment où Avignon était justement en train de remodeler profondément cette partie de la ville.

La rue Thiers : une rue née avec la ville moderne

Et puis il y a la rue Thiers.

Elle semble ancienne parce qu’elle est désormais parfaitement intégrée au paysage avignonnais. Pourtant, elle est née au XIXe siècle.

Le chantier débute en 1869 et les principaux travaux sont réalisés entre 1874 et 1877. La nouvelle artère utilise notamment le tracé de l’ancienne rue du Saule, un nom beaucoup plus ancien qui faisait probablement référence à un ou plusieurs saules présents dans ce secteur. (Avignon Guide Historique)

Mais pourquoi « Thiers » ?

Parce qu’Adolphe Thiers, homme politique et futur président de la République, avait l’habitude de séjourner à Avignon lorsqu’il venait rendre visite à la famille de son ami Gaspard Roure d’Aix-en-Provence. L’hôtel Saint-Yves, situé aux numéros 4-6, appartenait alors à la famille Peytavin, dont l’épouse était la sœur de cet ami. (Avignon Guide Historique)

La rue fut même rebaptisée rue Roger-Salengro au milieu du XXe siècle, mais ce nouveau nom ne s’imposa jamais réellement dans les habitudes.

Comme quoi, une plaque peut aussi raconter une petite bataille de mémoire.

La rue de la République : quand le train change Avignon

Enfin, impossible de parler des rues d’Avignon sans évoquer la rue de la République.

Elle n’appartient pas à l’Avignon médiéval. Elle est le produit de la transformation de la ville au XIXe siècle et de l’arrivée du chemin de fer.

La nouvelle gare est mise en service en 1853 et la ville veut alors créer une liaison directe entre cette nouvelle porte d’entrée et l’intérieur des remparts. La rue de la République est percée en plusieurs étapes entre 1856 et 1867. (Avignon Guide Historique)

Et son nom a lui aussi changé.

Elle fut d'abord appelée cours Bonaparte, puis prit le nom de République en 1870. Elle fut ensuite brièvement appelée rue Pétrarque en 1874 avant de retrouver définitivement le nom de rue de la République. (Wikipedia)

Là encore, une simple rue nous raconte une transformation considérable : celle d'une ville médiévale qui, au XIXe siècle, cherche à s'ouvrir, à circuler davantage et à se connecter au nouveau réseau ferroviaire.

Et si votre rue avait, elle aussi, une histoire à raconter ?

C’est finalement ce qui est le plus fascinant dans cette promenade.

À Avignon, les rues ne portent presque jamais un nom par hasard.

Certaines rappellent un métier : les Teinturiers, les Fourbisseurs, les anciens Pelletiers. D’autres évoquent une famille : les Cabassole. D’autres encore gardent la mémoire d’un événement dramatique, comme la rue des Infirmières et la peste de 1348. Certaines témoignent d'une transformation urbaine, comme la rue Thiers ou la rue de la République.

Ruelle vieille ville cite des papes

Et il en reste des dizaines.

Des rues que nous empruntons quotidiennement sans connaître leur histoire. Des noms dont nous avons oublié l'origine. Des commerces disparus, des bâtiments transformés, des familles qui ont marqué un quartier et dont il ne reste parfois qu'une plaque.

La Gazette d’Avignon a décidé de partir à leur recherche.

Mais cette histoire, nous ne voulons pas seulement la raconter avec les livres et les archives. Nous voulons aussi l'entendre de ceux qui vivent ici.

Vous connaissez l'histoire d'une rue ? Vous avez retrouvé une vieille photographie de votre quartier ? Vos parents ou vos grands-parents vous ont raconté ce qu'il y avait autrefois à tel endroit ? Vous vous souvenez d'un commerce disparu, d'un café, d'un atelier ou d'un personnage qui faisait partie du paysage ?

Racontez-nous.

Parce qu'une rue n'est jamais seulement une rue.

Et derrière chaque nom, il y a peut-être une histoire d'Avignon que nous avons encore beaucoup de plaisir à découvrir.

J’ai volontairement gardé « quand nous savons » / « quand les sources indiquent » plutôt que d’inventer des explications lorsque l’étymologie est discutée. C’est important pour cette série : la Gazette peut raconter des histoires surprenantes, mais elle doit aussi distinguer l’histoire documentée de la légende locale. (Avignon Guide Historique)